Saut temporel

Ce fut le silence qui me réveilla. Mon appartement, situé dans un immeuble au carrefour de deux avenues passantes, baignait habituellement, aux premières heures de la matinée, dans les rumeurs du trafic et les odeurs de carburant. Là, pas un bruit, sinon une vibration de l’air, un souffle furtif qui venait de temps à autre agiter les rideaux.


Je reçus le premier choc en me penchant à ma fenêtre : plus rien ne rappelait l’environnement qui était le mien avant l’accident qui m’avait plongé dans un coma de trente années. Pas une voiture sur l’avenue, qui était maintenant une voie piétonne arborée avec, à peu près tous les cent mètres, de larges espaces circulaires où venaient se poser d’étranges oiseaux. Je voyais des hommes et des femmes monter dans des véhicules aux allures de voitures ailées, lesquelles, dans un ballet incessant dont on ne sait qui l’orchestrait puisqu’il n’y avait personne à bord, embarquaient leurs passagers avec une régularité de métronome, avant de prendre leur envol.


Mon deuxième choc en sortant de l’immeuble fut l’apparition d’un drone qui vint se poser sur un container métallique destiné aux déchets ménagers ; je le vis ouvrir deux mâchoires, qui se refermèrent aussitôt sur les côtés du container, et s’envoler avec son chargement, lequel serait amené, je l’apprendrai plus tard, par voie aérienne à la déchèterie de la ville.


Tentant de reprendre mes esprits, je me décidai à m’aventurer sur l’avenue et à aller voir de plus près ce que je percevais comme d’étranges stations de taxi « new-look ». De plus près, on constatait effectivement qu’il s’agissait bien d’une station de transports urbains, dotée de véhicules qui laissaient apparaître sur de courtes ailes et une partie de la coque de petits panneaux solaires, et sur le côté droit une trappe apparemment destinée au rechargement de batteries électriques. Visiblement autonomes, ils semblaient guidés par un ordinateur de bord qui devait permettre une circulation régulée par des voies aériennes sécurisées.


Comme je me dirigeais vers l’aire d’embarquement, je fus empêché d’aller plus loin par un haut-parleur qui m’indiqua qu’après contrôle de reconnaissance faciale, je ne figurais pas sur la liste des abonnés et qu’il ne m’était donc pas permis d’approcher davantage.


Considérant qu’il me fallait un peu de temps pour trouver mes repères dans ce nouveau paysage, je revins sur mes pas, et décidai de confier à mon téléviseur et à internet la lourde tâche d’actualiser mes connaissances. J’allumai donc mon appareil, et après quelques reportages qui m’assuraient que je vivais toujours dans le même monde, je fus interpellé par l’interview d’un agent de voyages qui évoquait les effets des évolutions du transport aérien sur son activité ; Il expliquait en effet que l’application de normes environnementales rigoureuses, après avoir été longtemps un frein à la circulation des personnes, ne posait plus aujourd’hui aucune difficulté aux compagnies aériennes depuis qu’elles s’étaient dotées de nouveaux types d’aéronefs.


Après quelques recherches, j’appris donc que l’on savait à présent mesurer l’empreinte carbone des activités de chaque citoyen, lequel se voyait attribuer un quota de consommation à ne pas dépasser, sous peine d’amendes relativement lourdes. Ce quota, à partir d’un deuxième déplacement en avion à moins de 1000 km, était déjà épuisé, ce qui dissuadait nombre de candidats au voyage.


La solution fut technologique ; elle consistait tout d’abord en une motorisation hybride qui conjuguait énergie solaire, dérivés du pétrole et batteries électriques, le kérosène n’étant utilisé qu’en phase de décollage et de montée en altitude. Des expériences avaient été menées sur l’utilisation de moteurs à hydrogène, mais aucune mise en œuvre concrète n’avait encore vu le jour.


J’en étais à me demander comment on pouvait calculer mon empreinte carbone, et notamment si l’usage prolongé d’appareils de toutes sortes visant à me maintenir en vie n’avait pas fait exploser mon compteur personnel, quand je vis apparaître sur l’écran de mon téléviseur un de ces nouveaux aéronefs, qui ne différaient des anciens que par une voilure plus conséquente qui rappelait les grands rapaces.


Ainsi donc, me demandai-je avant de sombrer dans le sommeil, l’être humain qui, à une époque révolue, celle de mon accident, était en proie à la surconsommation, avait-il enfin réussit le défi d’un monde durable ?


Crédit photo : iStock


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